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Histoires de Bretagne 8

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MEMOIRES d'OUTRE-TOMBE, CHATEAUBRIAND  et annotations sur les faits de l'époque

     Le vicomte de Combourg fut un "légitimiste à tous crins quand il s'entend avec le pouvoir, et libéral, voire anarchisant, quand il est écarté des hauts emplois. En bon Breton, il se complaît dans l'opposition têtue".Il a deux bêtes noires : Louis-Philippe et Lafayette et est obsédé par Napoléon... Il eut de nombreuses "liaisons" comme ses contemporains Balzac, Dumas, Hugo, Lamartine et Vigny...On lui doit le "goût à l'ennui" qui se transforma ensuite en "spleen" cher à Baudelaire. C'était un imaginatif qui enjolivait ses récits : on le surnomma l'"Enchanteur"!

     Extraits :

"J'ai profité du hasard de mon berceau....à l'aristocratie dont la dernière heure a sonné..."

"Lorsque le temps était beau, les pensionnaires du collège sortaient le jeudi et le dimanche.On nous menait souvent au Mont-Dol, au sommet duquel se trouvaient quelques ruines gallo-romaines : du haut de ce tertre isolé, l'oeil plane sur la mer et sur des marais où voltigent pendant la nuit des feux follets, lumière des sorciers qui brûle aujourd'hui dans nos lampes..."

Le collège de Rennes (St Vincent) : "Dans les bosquets du jardin des Bénédictins, appelé le "THABOR" nous nous servions de compas de mathématiques attachés au bout d'une canne, ou nous en venions à une lutte corps à corps plus ou moins félonne ou courtoise.Les babouins bretons sont d'une humeur hargneuse. Il m'en coûta quelques horions....Je rencontrai à ce collège un homme devenu célèbre : Moreau le général.

1787-88 : "Les troubles particuliers qui annoncèrent ceux de la nation éclatèrent-ils dans deux pays d'Etats, la Bretagne et le Dauphiné...

Nota : Le Dauphiné est riche avec ses ganteries, draps, filatures de soie, toiles... Malgré cela la hausse des denrées alimentaires et la menace royale de chasser les parlementaires de Grenoble suffit à unir la bourgeoisie et le peuple. Le 7 juin 1788 les Grenoblois jettent des tuiles sur la troupe et six semaines après cette "journée des tuiles" les Etats du Dauphiné demandent et obtiennent à leur "Assemblée de la Vizille" la réunion des Etats Généraux (et la liberté pour tous les français). Le mécontentement général est tellement important que le roi Louis XVI autorise cette assemblée à condition de se tenir à plus de trois lieues de Grenoble. A l'invitation du bourgeois Claude Perier qui dirige une manufacture d'impressions sur cotonnades, 50 prêtres, 276 membres du Tiers-Etat mais aussi 165 nobles se réunissent le 21 juillet 1788 dans la salle du jeu de paume de son château de la Vizille, acheté avec le marquisat en 1780. Cette assemblée aura un tel retentissement dans toute la France qu'elle obligera le roi à convoquer les Etats Généraux en mai 1789. En août 1831, l'historien Jules Michelet : "Les Provençaux appellent les Dauphinois les "Franciaux"!"

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"Le temps de la tenue des Etats en Bretagne était un temps de galas et de bals; on mangeait partout, et l'on buvait! Malheureusement on jouait trop. Les bals ne discontinuaient... Les Bretons sont remarquables par leurs danses et  par les airs de ces danses. Madame de Sévigné a peint nos ripailles politiques au milieu des landes, comme ces festins des fées et des sorciers qui avaient lieu la nuit sur les bruyères... Ils y font des pas de Bohémiens et des Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse qui charment.

     La Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient à faire face à ses charges : le grand et le petit devoir; enfin les sommes rentrant par le "fouage". On ne se doute guère de l'importance du fouage dans notre histoire; cependant, il fut à la révolution de France ce que fut le timbre à la révolution des Etats-Unis. Le fouage était un cens, ou une espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la province.L'injustice était de le faire porter sur la seule propriété roturière. Les communes ne cessaient de réclamer; la noblesse ne voulait pas entendre parler d'un impôt qui l'aurait rendue taillable. Telle était la question, quand se réunirent les sanglants Etats de Bretagne au mois de décembre 1788."

Nota : "fouageables" et corvéables de tous côtés : Les revenus du duc de Bretagne provenaient à 4% de son domaine propre. 65% des impôts directs, surtout le "fouage" qui était supporté essentiellement par les ruraux et par feu. 3% seulement du budget venait des aides payées par les villes. Les impôts indirects concernaient les taxes sur les marchandises et droits de douane qui finançaient 25 à 30% le budget. La dîme ecclésiastique s'y ajoutait pour les roturiers. Notons enfin diverses "corvées", comme celle d'aller entretenir routes et chemins soit 3 à 6 jours par an et par homme. Le général de la paroisse avait en charge la gestion de la milice chargée du maintien de l'ordre. Ses hommes étaient payés sur la contribution des fouages.

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    " La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était convoquée à Rennes pour protester contre l'établissement de la Cour pleinière. J'étais étourdi et amusé des cris que j'entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on gesticulait, on parlait tous à la fois. Douze gentilshommes furent choisis pour porter une déclaration au Roi; à leur arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d'où ils sortirent bientôt en façon de héros; ils furent reçus à leur retour avec des branches de lauriers. Nous portions des habits avec de grands boutons de nacre semés d'hermine, autour desquels boutons était écrite en latin cette devise : "Plutôt mourir que de se déshonorer". Nous triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions avec elle dans le même abîme."

     "Les Etats étaient semoncés pour la fin de décembre 1788. La commune de Rennes, et après elle les autres communes de Bretagne, avaient pris un arrêté qui défendait à leurs députés de s'occuper d'aucune affaire avant que la question des "fouages" n'eût été réglée... Le résultat de nos délibérations fut que la noblesse traiterait d'abord des affaires générales, et ne s'occuperait du fouage qu'après la solution des autres questions; résolution directement opposée à celle du tiers. Les gentilshommes n'avaient pas grande confiance dans le clergé, qui les abandonnait souvent..." (Les Etats de Bretagne, réunis en décembre 1788, ont suspendu leur assemblée, faute d'accord des ordres. Les nobles continuent cependant à siéger seuls...)

Nota : La Bretagne était l'une des rares régions, avec le Languedoc et la Provence, a avoir une assemblée composée de trois ordres : noblesse, clergé, tiers-état, qui décident des prélèvements fiscaux, notamment le don gratuit consenti au roi depuis que François Ier a signé avec la Bretagne le traité d'autonomie du Plessis Macé en 1532. Les Bretons paient moins d'impôts que les autres; trois fois moins que les Normands dont le Parlement de Rouen n'a aucun pouvoir, sauf la justice... Le Parlement de Bretagne siège à Rennes, ville de 35 000 habitants. Les sénéchaussées sont Nantes 80 000 habitants, Vannes 12 000 habitants et Quimper 8 000 habitants. Saint-Brieuc est une juridiction royale de 6 000 habitants. Brest compte 27 000 habitants.

     La France est alors le pays le plus peuplé d'Europe avec 28 millions d'habitants, dont 80% dépendant des travaux agricoles.Ce 29 décembre 1788 les bourgeois, avocats, négociants venus de toute la Bretagne brandissent l'étendard de la révolte. Ils veulent une représentation égale à celle des deux autres ordres, le vote par tête, ... Le Parlement compte 1200 nobles, 50 membres du Tiers Etat et 40 du haut clergé. Curieusement le roi décrète de doubler la représentation des députés du tiers-état. La noblesse est aigrie. Dans les rues les empoignades sont régulières entre gentilshommes et étudiants.

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"Un journal, la "Sentinelle du Peuple", rédigé à Rennes par un écrivailleur arrivé de Paris, fomentait les haines...."

Nota : il s'agit de Constantin Chasseboeuf de la Giraudais, natif de Craon en Mayenne en 1757. Savant rationaliste et athée, voyageur au Levant (y apprenant l'arabe) et aux Etats-Unis il prit le nom de "VOLNEY", contraction de Voltaire et Ferney. Elu au Tiers-Etat à la Révolution il s'insurge contre la "Terreur". Ami de Bonaparte qui le nommera Comte sous l'Empire.

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    " Les Etats se tinrent dans le couvent des Jacobins, sur la place du Palais. Nous entrâmes, avec les dispositions qu'on vient de voir, dans la salle des séances; nous n'y fûmes pas plus tôt établis, que le peuple nous assiégea. Les 25, 26, 27 et 28 janvier 1789 furent des jours malheureux. Le comte de Thiard avait peu de troupes; chef indécis et sans vigueur, il se remuait et n'agissait point. L'école de droit de Rennes, à la tête de laquelle était Moreau, avait envoyé quérir les jeunes gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre cents, et le commandant, malgré ses prières, ne les put empêcher d'envahir la ville. Las d'être bloqués dans notre salle, nous prîmes la résolution de saillir dehors, l'épée à la main; ce fut un assez beau spectacle. Au signal de notre président nous tirâmes nos épées tous à la fois, au cri de "Vive la Bretagne!" et, comme une garnison sans ressources, nous exécutâmes une furieuse sortie, pour passer sur le ventre des assiégeants. Le peuple nous reçut avec des hurlements, des jets de pierres, des bourrades de bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous fîmes une trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient sur nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, trainés, déchirés, chargés de meurtrissures et de contusions.Parvenus à grande peine à nous dégager, chacun regagna son logis... Le jeune Boishue et Saint-Riveul, mon camarade de collège, avaient péri. Lecteur je t'arrête : regarde couler les premières gouttes de sang que la Révolution devait répandre.Passe maintenant, lecteur; franchis le fleuve de sang qui sépare à jamais le vieux monde dont tu sors, du monde nouveau à l'entrée duquel tu mourras.... Du moins la noblesse bretonne ne succomba pas sans honneur. Elle refusa de députer aux Etats-Généraux, parce qu'elle n'était pas convoquée selon les lois fondamentales de la constitution de la province; elle alla rejoindre en grand nombre l'armée des Princes, se fit décimer à l'armée de Condé, ou avec Charette dans les guerres vendéennes."

Nota : "La journée des BRICOLES" : ce 26 janvier 1789 la neige tapissait encore les abords du Parlement de Rennes. Une manifestation est organisée pour faire baisser le prix du pain qui est passé depuis l'été 1788 de 9 à 14 sols pour 2 kilos. On remarque très vite que c'était en fait des domestiques de la noblesse qui portaient encore des lanières de cuir, appelées "bricoles" qui servent à soutenir des seaux ou les chaises de ces "messieurs". L'objectif des Présidents était de porter le "petit tiers" vers le Parlement afin de lui faire jouer un rôle dans la baisse du prix du pain fixée par la municipalité et  faire miroiter monts et merveilles dont une meilleure répartition des impôts. On tentait également d'isoler le "haut tiers" des avocats et étudiants de Rennes. Le prévôt des étudiants en droit Jean-Victor Moreau et l'avocat Le Chapelier déclarent : "Ces gens ont été achetés par les nobles". En début d'après-midi quelques nobles se fraient un passage parmi les étudiants de droit pour rejoindre leurs amis gentilshommes occupant depuis un mois la salle des Cordeliers. Peu après des nobles sortent, épée et pistolet à la main, suivis de porteurs de chaises. Les jeunes étudiants s'enfuient, certains touchés par balles tombent sur le sol gelé. Rapidement d'autres étudiants armés arrivent sur la place et les rues alentours. Les cris des femmes se mêlent aux gémissements des blessés; le coup de feu parti de la fenêtre de M. de Botherel, procureur-syndic, foudroie un malheureux porteur. "Tuez la noblesse! Exterminez-là" hurlent des femmes. On parle d'au moins dix morts. La maréchaussée arrive et ramène le calme.Parmi les morts M. de Boishue fils, capitaine de cavalerie, le jeune M. de Saint-Riveul, de Lamballe et un porteur aurait été tué, dont l'identité n'a pas été révélée.

16 avril 1789 : Sous la présidence du comte Louis de Boisgelin, la noblesse bretonne s'est prononcée pour le refus d'élire ses députés. Elle n'aura pas de représentation aux Etats généraux. 

 5 Mai 1789 : aux Etats généraux la délégation du Tiers état comprend une majorité de bourgeois, futurs fondateurs du Club Breton qui ira s'installer dans le couvent des Jacobins et deviendra le Club des Jacobins, dont Robespierre prendra la présidence en 1790. Pour la première fois depuis 1614 les représentants des provinces vont se réunir à Versailles. Ils étaient alors 464 députés dont 192 du tiers état. Cette fois, ils devraient être 1 154 dont 285 pour la noblesse (selon l'attitude bretonne!), clergé 291 et tiers 578.  Finalement seuls 1118 députés sont présents (moins les nobles bretons). Cette fois-ci, le tiers ordre sera plus important que les deux autres ordres réunis. On comprendra ainsi l'importance de l'enjeu pour le vote par tête. Dans le tiers état représentant la Bretagne on compte 7 députés pour la sénéchaussée de Rennes dont 4 juristes, mais aussi Michel Gérard, laboureur de Montgermont. Avec un autre paysan de Lignol - Corentin Le Floc'h,venu aux Etats-généraux en costume breton- Ils seront deux du monde paysan breton à représenter 80% des habitants de France! ... LIGNOL (56) est située près de Guémené-sur-Scorff. C'est dans le presbytère de cette petite commune que fut arrêté en décembre 1719 le marquis de Pontcallec, accusé de conspiration contre l'Etat. En 1791 son recteur, M. Allanic, prêta le serment à la constitution civile du clergé. Il fut assassiné dans sa chambre en 1794. Il en fut de même du vicaire François Jollivet. Quant au député-maire, Corentin Le Floc'h, il fut fusillé dans le manoir de Quanquisern sous les yeux de ses trois enfants. Comptant 1900 habitants en 1793, Lignol est passée à 900 en 2014.

     Les sous-sols du Café AMAURY : En attendant l'ouverture des Etats une vingtaine d'élus bretons s'y retrouvent le 28 avril pour aborder la "votation par tête" : le "père" GERARD se remarque facilement avec son costume régional. On y retrouve les rennais LE CHAPELIER (qui déclara aux Etats :"il n'y a plus de député d'ordre ou de province, mais des représentants de la Nation!", LANJUINAIS, Defermon mais aussi Julien Palasne de Champeaux, Legendre et Coroller du Moustoir, Baco de La Chapelle et Blin de Nantes, Delaville-Leroulx de Lorient... C'est là que le "salon breton" s'entretient chaque jour avec également Constantin François de Chasse-boeuf, comte de Volney, venu de Craon en Anjou ou encore l'avocat d'Arras, Maximilien de Robespierre (certains disent Robert Pierre). Il y avait également 2 députés du "Dauphiné" : Mounier et Antoine Barnave, maire de Grenoble, pourtant un des plus virulents en mai 1789, qui sera ensuite guillotiné à Paris en 1793 suite à une entrevue avec Marie-Antoinette d'Autriche. Dans ce "Dauphiné" turbulent, la Marquise de Sévigné séjournait régulièrement au château de Grignan...lequel fut détruit et reconstruit au XXème siècle.

     Cet ami de collège de Chateaubriand - Jean MOREAU-  était natif de Morlaix. Tout comme son père avocat il fit des études de droit. Actif avant la Révolution il devint en 1789 capitaine des canonniers de la garde nationale de Rennes. Devenu lieutenant-colonel du 1er bataillon de volontaires d'Ille-et-Vilaine en 1791 il fut nommé à 30 ans seulement général de brigade deux ans plus tard. Accusé d'avoir comploté, Bonaparte le fera arrêter et condamner à deux ans de prison. Il s'exile aux Etats-Unis jusqu'en 1813. Il sert ensuite de conseiller au Tsar de Russie. Mais à la bataille de Dresde il a les deux jambes emportées par un boulet. Il mourra le 2 septembre 1813 ,à 50 ans.

     Michel GERARD : retiré de la vie politique après les Etats Généraux, longtemps honoré et loué pour son bon sens, il mourut le 8 décembre 1815 sur sa ferme, près de Rennes, à 78 ans. (Lire ci-après "L'Almanach du "Père Gérard)

 1790 : Adieu vieilles provinces, bonjour les 83 départements. Pour la Bretagne historique, le comité de constitution aura travaillé dans la "salle du Manège" près des "Tuileries" où réside la famille royale. On garde le contour de l'ancien pays d'état, la Bretagne,  mais en voulant y proposer 6 départements dont celui de Saint-Malo. Devant le refus, cette cité corsaire demande sans succès son rattachement à Saint-Brieuc car les rennais souhaitent un débouché sur la mer. On s'en tient à Rennes, Nantes, Vannes, Saint-Brieuc et Quimper. Mais des polémiques s'élèvent pour les chefs-lieux des districts:  Lorient/Hennebont, Rochefort/Questembert, Josselin/Ploërmel, Rennes n'obtient pas Dinan mais Vannes lui cède Redon, et Nantes cède La Roche-Bernard à Vannes tout en récupérant Châteaubriant... Et que dire de Combourg qui ne veut pas de Dol "cité trop malsaine sur le bord d'un marais" et Hédé qui pose les mêmes réserves concernant Combourg! Deux départements furent inspirés dans leur appellation par les rivières. Le Finistère aurait voulu s'appeler en breton "Penn ar bed", le bout du monde.Par contre le député d'Hennebont Coroller du Moustoir fit nommer en breton son département "Mor-Bihan", la "petite mer" au lieu de "Côtes du sud". C'est le seul emprunt à une langue régionale. En Maine-Anjou on a échappé au projet d'une Mayenne avec Laval pour centre, jusqu'à Chateau-Gontier au midi, Vitré et Fougères au couchant, Domfront au nord et Villaines à l'orient.

1791 : le refus du serment du clergé en Bretagne : dans le sud de l'Ille-et-Vilaine et l'est du Morbihan plus de 90%, il atteint 95% dans le district de Ploërmel et 98% dans celui de Rochefort pour arriver à 100% dans celui de Redon et dans le pays de Léon en Finistère. Par contre en Cornouaille, les chiffres oscillent entre 55% et 65% de non-jureurs pour tomber à 40% dans les districts de Pontrieux et Guingamp.

- La loi Le Chapelier : le libéralisme en marche! "la proposition de loi du député rennais Le Chapelier ne fera probablement pas l'unanimité dans les milieux populaires. Ce texte interdit les coalitions ouvrières et, par là même les grèves. Quant aux compagnonnages - déjà réprouvés sous l'Ancien régime - ils sont considérés comme subversifs. En fait, il s'agit dans l'esprit du législateur de "créer un système économique libéral mettant face à face les patrons et ouvriers dans un "libre marché" du travail. Les corporations ou maîtrises entravent l'initiative du commerçant et de l'industriel" a déclaré M. Le Chapelier. C'est dans ce même souci que les douanes intérieures sont supprimées et la circulation des marchandises totalement libérée. Les propriétaires ne manqueront pas de louer le député breton qui a également décrété "la propriété inviolable et sacrée". Il est à craindre que la paysannerie n'applaudisse pas à cette initiative qui donne le droit au propriétaire de clore ses champs et, ainsi, de mettre fin à la "vaine pâture".

1792, l'almanach du "Père Gérard" : pour vulgariser l'esprit révolutionnaire, Collot d'Herbois utilise le costume breton du laboureur de Montgermont Michel Gérard et réalise des scènes patriotiques avec des maximes du style : "En prononçant nos opinions, respectons celles des autres", "La terre de France ne porte que des hommes libres. Tous les hommes bons et vertueux sont frères. La bonté, le courage, la patience, l'humanité ne sont-elles pas le partage des noirs comme des blancs?". Cet assemblage se retrouve ainsi dans les campagnes en guise de nouveau catéchisme. L'almanach fut édité en 35 langues du territoire français! dont le breton.... "Ra vevo ar bobl! Vive le (s) peuple (s)"

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" Enfin, au mois de janvier 1791, je pris sérieusement mon parti. Le chaos augmentait : il suffisait de porter un nom aristocrate pour être exposé aux persécutions : plus votre opinion était consciencieuse et modérée, plus elle était suspecte et poursuivie... Je rencontrai, à Fougères, le marquis de La Rouërie : je lui demandais une lettre pour le général Washington. Le "colonel Armand" (nom qu'on donnait au marquis, en Amérique) s'était distingué dans la guerre de l'indépendance américaine. Il se rendit célèbre, en France, par la conspiration royaliste. Rival de La Fayette, le marquis de La Rouërie avait plus d'esprit: il s'était plus souvent battu: il avait enlevé des actrices à l'Opéra... Il fourrageait les bois, en Bretagne, avec un major américain, et accompagné d'un singe assis sur la croupe de son cheval.Les écoliers de droit de Rennes l'aimaient, à cause de sa hardiesse d'action et de sa liberté d'idées : il avait été un des douze gentilshommes bretons mis à la Bastille. Il était élégant de taille et de manières, brave de mine, charmant de visage..."

Nota  : Le marquis Armand Tuffin de la Rouërie : sa vie est un vrai roman. Ce natif de Fougères passa son enfance dans cette ville et dans son château du XVIIè siècle à Saint-Ouen-La-Rouërie qu'il quittera à 15 ans pour les "Gardes françaises". Fantasque, séducteur, duelliste,l'un des véritables héros de la guerre d'indépendance américaine sera présent aux côtés de La Fayette et George Washington. Avec sa légion portant son surnom "Armand" il participe à de nombreuses batailles contre les anglais, dont Yorktown.Franc-maçon et royaliste libéral il sera défenseur des lois et coutumes de Bretagne, emprisonné à la Bastille par le roi, pourchassé par les républicains avec son "Association bretonne" et initiateur de la "Chouannerie". Lire www.Armand Tuffin de la Rouërie _ wikipedia.org ou www.kounbreizh.free.fr/rouerie.htm

- Août 1792 : Le rôle exact du marquis Tuffin de la Rouërie, actuellement en fuite, après que son "complot aristocratique" eut été étouffé dans l'oeuf . Rappelons les faits qui se sont déroulés en mai. Une nuit, le maire de saint-Ouen-La-Rouërie, dans le district de Dol (Ille-et-Vilaine) apprend que plus de deux cents hommes sont rassemblés au château du marquis. Ils portent fusils, sabres et pistolets. C'est suffisant pour que le maire - jusqu'alors en bons termes avec l'aristocratie - prévienne le district qui, lui-même, avise Rennes. C'est, sans aucun doute, un complot que les administrations rattachent aussitôt aux divers incidents dans le Trégor. Le marquis se dit d'abord outré. Il adresse un libelle aux "Bretons vrais citoyens" en rappelant sa carrière militaire, son rôle dans la guerre d'Amérique, son sens de l'ordre et de la propriété.

     Mais, il est désormais suspect et, ce mois d'août, Rennes et Saint-Malo ont expédié un millier d'hommes, garde-nationaux, dragons, infanterie et même gendarmes pour cerner le château et le fouiller. Résultat négatif. Le marquis s'est avéré introuvable. Et des perquisitions dans les châteaux du Rocher-Portail et de la Ballue, près de Saint-Malo, n'ont rien apporté. Cependant, l'enquête menée prouve que des hommes ont été recrutés en son nom à Rennes, Vannes, Lorient et à La Roche-Bernard où, par suite d'une dénonciation, tout un réseau de racolage à été démantelé, dont Thomas Caradec, meneur de ce qu'on appelle ici "le clan des Thomas" et Coisy, "entrepreneur des tabacs". Par ailleurs une trentaine de personnes ont été arrêtées : bourgeois, marchands, artisans, un maître d'école - Maignan - déjà connu pour ses sentiments anti-patriotiques.  Alors que La Rouërie court toujours, il est désormais démontré que le marquis était en rapport avec des émigrés et avait été investi de la mission de regrouper les adversaires de la Nation. En particulier dans les villes où il utilisait le mécontentement populaire. La Rouërie cachait à peine sa méfiance envers les paysans qu'il jugeait peu aptes au combat. La "conujuration" un peu grossie a été dévoilée à Danton. Mais il ne semble pas qu'elle ait pu mettre notre pays en péril.

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     1791 " l'aspect de Philadelphie est monotone. En général ce qui manque aux cités protestantes des Etats-Unis, ce sont les grandes oeuvres de l'architecture...A cette heure de ma vie j'admirais beaucoup les républiques...

Le général Washington : "je retrouvai la simplicité du vieux Romain : une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des Etats-Unis: point de gardes, pas même de valets. Je frappai : une jeune servante ouvrit. je lui demandai si le général était chez lui; elle me répondit qu'il y était.... Au bout de quelques minutes le général entra : d'une grande taille, d'un air calme et froid plutôt que noble. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature qu'il lut tout haut avec exclamation : "Le colonel Armand!" C'était ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis de La Rouërie. Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon voyage. Il me répondit par monosyllabes anglais et français. Je lui dit : mais il est moins difficile de découvrir le passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez fait"

Nota : "Chateaubriand a peu vécu en Bretagne mais il y est toujours resté très attaché, fasciné par l'archaïque, par la nature primitive. Comme un paradis perdu, qu'il va chercher chez les Indiens Natchez, en Amérique du Nord. Mais il invente, Chateaubriand, qualifié de "menteur magnifique" par un de ses biographes, M. de Jaeghere, il invente cette rencontre avec les Indiens Natchez, comme il invente cette entrevue avec Georges Washington".(JM Le Boulanger "être breton?")

 1792 : Dès le 30 juin, une bagarre éclatait entre Gardes nationaux "Les La Fayettistes" et un bataillon de Fédérés arrivés de Marseille en chantant "le chant de guerre pour l'armée du Rhin" qu'on appelle déjà la "Marseillaise". Le 3 août, 47 sections de Paris (sur 48) demandaient la déchéance du roi. Dès le lendemain, la cour faisait défendre les Tuileries par des Suisses. Le 9 août, le lugubre son du tocsin donnait le signal de l'insurrection. Les sans-culottes parisiens des sections donnaient l'assaut en arborant le drapeau rouge. Aux premières escarmouches, le roi et sa famille se réfugiaient auprès de l'Assemblée Nationale toute proche. Et sans doute aurait-on assisté à une accalmie (les Suisses fraternisant avec les émeutiers) si des coups de feu n'avaient été tirés par des aristocrates. C'était le début d'un combat acharné que les Fédérés Brestois et Marseillais, arrivés à la rescousse, allaient faire tourner à l'avantage de l'insurrection. Mais à quel prix! Plusieurs Brestois auraient été pris pour des Suisses, en raison de la couleur identique de leurs uniformes et auraient été tués par leurs alliés! An Un de l'Egalité. Le bilan global est lourd : un millier de tués et blessés chez les patriotes.

Le 15 août : en Mayenne, les hommes disent "non à la conscription" dans une bonne douzaine de chefs-lieux. Cette loi du 22 juillet rétablit le principe d'une réquisition d'hommes, rappelant la milice déjà honnie sous l'ancien régime. Dans le district de Laval à Saint-Ouen-des -Toits les patriotes de La Brûlatte ont demandé à former leur contingent. Sur le chemin du retour, ils se font rosser par une troupe de 400 à 500 hommes, parmi lesquels on remarque Jean COTTEREAU, dit Jean CHOUAN. Cet ancien faux-saulnier est connu des services de police. La justice du roi s'est intéressée à lui à plusieurs reprises. En avril 1781 elle l'a même condamné à la potence pour coups mortels dans un cabaret. Contumax, il a seulement été pendu en effigie. La justice révolutionnaire pourrait bien être moins clémente.

     Mars 1793 : "Levée des 300 000 hommes" : les volontaires de 1791 ayant regagné leurs foyers par dizaines de milliers en décembre, ainsi que les y autorisait leur contrat d'engagement, la baisse des effectifs et l'entrée en guerre de l'Espagne aux côtés de l'Angleterre et de la Hollande, la Convention réclame des hommes. Elle se heurte dans l'ouest à une forte résistance : à Pluméliau près de Pontivy 3 gendarmes, 25 garde nationaux et 2 commissaires de district ont été massacrés par les paysans venus en grand nombre des paroisses voisines. Le 13 mars à l'église Toussaint de Rennes, des célibataires de 18 à 40 ans ,réunis pour le tirage au sort, ont crié "Vive le roi! Tous royalistes!".

1793 : Le calendrier républicain remplace le grégorien - datant de 1582 - ce 24 novembre 1793 déclaré 4 frimaire An II. Le poète André Chénier aura fait adopter les propositions de la commission Romme et Monge, mathématiciens, et Fabre d'Eglantine (M. il pleut il pleut bergère!) On aura maintenu les douze mois en commençant par le 1er Vendémiaire (vendanges) ex-22 septembre jour de l'équinoxe d'automne, symbole d'égalité. Puis on aura Brumaire (brumes), Frimaire (froid), Nivôse (neige), Pluviose (pluie), Ventôse (vent), Germinal (germination), Floréal (fleurs), Prairial (prairies), Messidor (moissons), Thermidor (chaleur) et Fructidor (fruits). On compose 3 décades par mois avec 10 jours (primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, sextidi, septidi, octidi, nonidi et pour remplacer le dimanche : Décadi. Les cinq jours restant de l'année seront jours de fêtes républicaines nationales : "Sans-Culottides", les Fêtes du "Génie", du "Travail", de la "Vertu", et "des Récompenses et de l'Opinion". On remplace les jours des saints par des noms liés à l'économie rurale : chicorée, cochon, nèfle, mâche, chou-fleur, miel, sapin, ajonc, bruyère, grillon, ... On peut ainsi proposer : Mois de l'ère vulgaire Lundi 25 année 1793 : Frimaire 3ème mois, 1ère décade, Quintidi 5, Cochon.

                                                                                 -=&=-

     "Venise, septembre 1833 : Les Bretons et les Vénitiens.

     Je cherchais, en me réveillant, pourquoi j'aimais tant Venise, quand tout à coup je me suis souvenu que j'étais en Bretagne : la voix du sang parlait en moi. N'y avait-il pas au temps de César, en Armorique, un pays des Vénètes, civitas Venetum, civitas Venetica? Strabon n'a-t-il pas dit qu'on disait que les Vénètes étaient descendants des Vénètes gaulois?

     On a soutenu contradictoirement que les pêcheurs du Morbihan étaient une colonie des pesctarori de Palestrine : Venise serait la mère et non la fille de Vannes. On peut arranger cela en supposant (ce qui d'ailleurs est très probable) que Vannes et Venise sont accouchées mutuellement l'une de l'autre. Je regarde donc les Vénitiens comme des Bretons; les gondoliers et moi nous sommes cousins et sortis de la corne de la Gaule, cornu Galliae."

 Mises en forme et compléments Alain GOUAILLIER

 

              Jules MICHELET : "Tableau de la France : Bretagne 1831" - Extraits

     Jules Michelet, né à Paris en 1798 aura presque parcouru le XIXème siècle (décès à 75 ans en 1874). On l'appelle le "père de l'Histoire de France" et l'"instituteur de la Nation". De famille catholique originaire de Picardie et des Ardennes, il deviendra surtout Républicain avec des positions anticléricales. L'été 1831, il se rend en Bretagne, nous dessinant et nous racontant avec ses yeux ébahis de parisien récemment nommé chef de la section historique aux Archives nationales et professeur suppléant de Guizot à la Faculté des Lettres de Paris.

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     "La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de Châteaulin près Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son étendue géologique... La langue bretonne ne commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne "bretonnante", race rude de grande noblesse, d'une finesse de caillou. Les paysans qu'on rencontre, sérieux, les cheveux noirs, la figure sèche vous regardent obliquement. Les femmes frappées de méridionalité, quelquefois jolies. Mais ce n'est pas la longue figure des Normandes. Ici, le visage est rond. Imaginatifs et spirituels, ces descendants des opiniâtres "Kymris" (peuple celte ancêtre des Gallois.../...), n'en aiment pas moins l'impossible, les causes perdues. Si le Breton perd tant de choses, sa langue, son costume, une lui reste, le caractère. Ce pays a été longtemps étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état primitif; peu français tant il est gaulois, il nous aurait échappé plus d'une fois si nous ne l'avions tenu serré, comme dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie rude et fort : Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.

     Et pourtant, cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une fois; souvent lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les les hommes du Nord (Vikings) couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance commença par le breton "Noménoé" (Nominöé); il se mit à la tête du peuple, battit les "Northmans" (Normands), défendit contre Tours l'indépendance de l'Eglise bretonne. (évêché de Dol-de-Bretagne) Les Anglais furent repoussés au XIVème siècle par Duguesclin; au XVIIème, poursuivis sur toutes les mers par Duguay-Trouin (de Saint-Malo). Les guerres de la liberté religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on n'en croit la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo : "la garde meurt et ne se rend pas".

     Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l'adversaire de Bonaparte - (Moreau, natif de Morlaix, ami de collège de Châteaubriand et acteur républicain à la "Journée des Bricoles" de Rennes en 1789). La chose est plus sensible encore dans l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le Breton Pélage, qui alluma l'étincelle dont s'éclaira tout l'Occident, qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier dans l'Eglise en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le Breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indiquent assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue.

     Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis et Lamétrie, a donné, de nos jours, Châteaubriand et Lamennais.

      Jetons maintenant un rapide coup d'oeil sur la contrée. A ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le Bocage vendéen; entre deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des corsaires et celle des négriers. Saint-Malo ... petite ville, riche, sombre et triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre était le bon temps pour Saint-Malo; ils ne connaissaient pas de plus charmante fête; ils préparaient ainsi leurs corsaires, organisaient bourgeoisement à leur profit l'héroisme et la mort. De Saint-Malo, Duguay-Trouin et tant d'autres héros de la marine.

     A l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et vaisseaux, armées et millions. La force de la France entassée au bout de la France : tout cela dans un port serré, où l'on étouffe entre deux montagnes chargées d'immenses constructions... C'est un prodigieux tour de force, un défi porté à l'Angleterre et à la nature. Plus d'un vaisseau a péri à la passe de Brest. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante embarcations chaque hiver.

     La rareté de nos ports si clairsemés, de Brest à Saint-Malo, à Cherbourg, au Havre, la difficulté de leurs entrées, leur ensablement, montrent que la mer n'aime pas la France; elle est anglaise d'inclinaison. L'Angleterre regarde de partout l'Océan; nous, nous avons à peine de petites fenêtres percées sur lui, à travers nos falaises et nos rochers. La Bretagne est pis qu'une île : ni fleuve, ni port; nul accès ni par terre ni par mer. Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest, c'est la limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux ennemis sont en face : la terre et la mer, l'homme et la nature... C'est qu'en effet, il y a pis que les écueils, pis que la tempête. La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. Naguère encore, dès que la mer leur jetait un pauvre vaisseau, ils couraient à la côte, hommes, femmes et enfants; ils tombaient sur cette curée. Souvent, dit-on, une vache, promenant à ses cornes un fanal mouvant, l'amenait sur ces écueils.

     L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn, pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague l'épargne-t-elle quand les terribles nuits d'hiver, il va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'"enfer de Plogoff", à côté de la "Baie des Trépassés", où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles? C'est un proverbe breton : "Nul n'a passé le Raz sans mal ou sans frayeur" et encore: "Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz, mon vaisseau est si petit et la mer est si grande."Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Dans les îles de Sein, de Batz, d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. La femme y travaille plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant elle y est plus grande et plus forte. C'est elle qui cultive la terre; lui, il reste assis au bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont d'une étrange petitesse dans ces îles.

     Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz. C'est ici le sanctuaire du monde celtique. Ce que vous apercevez, par delà la baie des Trépassés, est lîle de Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage, berceau de Myrdynn, le Merlin du Moyen-Age. Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux de la tempête, sont les "crieren", ombres des naufragés qui demandent la sépulture.

     A Lanvau, près Brest, s'élève une grande pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments, rudes et muettes pierres qu'on appelle "druidiques". Vous les voyez souvent de la route dans des landes couvertes de houx et de chardons. Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants. Ce sont de grosses pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou bien une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. Nulle inscription, nul signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria ker. Si vous interrogez les gens du pays, ils répondront brèvement que ce sont les maisons des "korrigans", des "Courils", petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier. Ces pierres éparses sont toute une noce pétrifiée.

     On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le théâtre même des guerres bretonnes, aux roches d'Auray, aux plages de Quiberon, de Saint-Michel-en-Grève, où le duc fraticide rencontra le moine noir.... Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues de là, les grands monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces villages "avec ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an". Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la moitié de l'année. Nous avançions en dansant, péniblement, sur les rocs, les branches des arbres nous frappant le visage, nous lançant l'eau, déchirant les chevaux et le postillon. Les manoirs bretons semblent plus compter pour leur défense sur la difficulté des approches, sur les forêts broussailleuses, les marais qui les cachent que sur une position élevée. De temps en temps un paysan au nez pointu qui passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique d'oiseau de nuit. Cette figure explique le fameux cri de guerre, et le nom de chouans, que leur donnaient les "bleus". Point de maisons sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. 

     Partout de grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses plantes jaunes; ailleurs ce sont des campagnes blanches de sarrasin. En avançant vers Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, trapues comme les hommes du pays, les alignements de Carnac n'inspirent aucun étonnement... Quiberon, de sinistre mémoire! Entre Auray et Vannes, les yeux se heurtent à un objet funèbre; sur une vaste prairie, une seule tombe : ce sont les prisonniers vendéens pris à Quiberon que les soldats ne purent sauver, qu'il fallut fusiller là.

      Le Morbihan sombre d'aspect l'est aussi de souvenirs; pays de vieilles haines, de pèlerinages et de guerre civile; terre de caillou et race de granit. Là tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y sont très forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément religieuses : dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté. En Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays. Nulle église, au Moyen-Age, ne resta plus longtemps indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dôle (Dol-de-Bretagne, Nominoë).

     Les familles étaient d'autant plus nombreuses en Bretagne qu'elles étaient plus pauvres. C'était une idée bretonne d'avoir le plus d'enfants possible, c'est-à-dire le plus de soldats qui allassent gagner au loin et qui raportassent. Dans les vraies usances bretonnes, la maison paternelle, le foyer, restait au plus jeune; les aînés étaient mis dehors; ils se jetaient dans une barque ou sur un mauvais petit cheval, et tant les portait la barque ou l'indestructible bête, qu'ils revenaient au manoir refaits, vêtus et passablement garnis. La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan. Le vasselage n'y était pas un simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation intime entre le chef et ses hommes non sans analogie avec le "cousinage fictif des highlanders écossais". Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs Champs.

     Ne nous étonnnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans les derniers temps pour prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au Moyen-Age. La Bretagne sous forme de duché et comme telle, classée parmi les grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale, si antique que personne ne la comprenait. Pour que l'Anjou prévalût au XIIème siècle sur la Bretagne, il a fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la vieille devise du château des Bourbons (Qui qu'en grogne, tel est mon plaisir), alors commença la lutte égale des Etats, du Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre des privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique. Comprimée durement par Louis XIV, la résistance recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un cure-dent son courageux factum contre les jésuites.

     Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la langue française, recule peu à peu.Le génie de l'improvisation poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et d'Ecosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint, devient pourtant une singularité rare... Nos Bretons sont, dans leur langage, pleins de paroles tristes, ils sympatisent avec la nuit, avec la mort. De toutes les populations celtiques, la Bretagne est pourtant la moins à plaindre, elle a été associée depuis longtemps à l'égalité; la France est un pays humain et généreux. Sa tristesse lui vient de s'être attachée aux causes perdues.

     Compléments avec des notes servant à établir son "Tableau de la France" de 1833 :

- 12/8/1831 : Curseuil (Curiosoliti) à deux lieues de Dinan (Corseul en pays Curiosolites), maison du temple et tombeau des Beaumanoir - "les Malouins plus vifs que les Bretons!" - "Le paysan n'a guère gagné à la Révolution. Seulement les bourgeois des villes ont succédé aux nobles dans la propriété. "La limite de la langue bretonne est entre Loudéac et Pontivy, entre Chatelaudr(e)in et un village séparé par un ruisseau, de sorte que les bêtes de M. de Kergariou sont dans les deux langues. Les Bretons envoient leurs enfants apprendre la France" -

- 13/8/1831 : "La Bretagne est beaucoup moins étendue qu'il ne semble. Pour le géologue et le politique, elle va jusqu'à Fougères et Nantes; mais sous le rapport de la race et de la langue, elle comprend seulement Tréguier, Léon, Cornouailles et Vannes. Quelle est la limite de la langue du côté du Morbihan? Elven. A Roscoff les paysans parlent dès trois ans le breton, le français et l'anglais."

- 15/8/1831 : "Morlaix : les paysans attachent des traditions aux pierres druidiques.Près de Morlaix, un paysan chargé blasphème; il est avalé par la lune, mais auparavant, il inscrit du doigt une croix sur la pierre où il avait jeté son fardeau. - Brest, colonie française en Bretagne, ainsi que Nantes et Saint-Malo. Beaux hommes, noirs de vêtements à Landivisiau, canton du Léonais -

- 16/8/1831 : "Aller à pied de Lorient à Carnac et Locmariaker. Il y a des monuments tout le long de la côte. Voir les hiéroglyphes à Lokmariaker sous le dolmen principal. - Brest, le bagne moins effrayant que je ne l'aurais cru. Les bonnets verts sont à perpétuité. Ce qu'il y a de plus horrible, c'est cet accouplement de la chaîne. Ils paraissent abattus ou insouciants. Cependant il s'en sauve tous les jours. Nous entendons trois coups de canon."

17/8/1831 : " la Bretagne est schiste, silex et granit. A Châteaulin et à Angers, ardoises. Race dure. - Les pères de famille de Léon portent la clef de leur maison à leurs bragubras (braccae, grandes culottes). Ils trouvent près de Carhlaix  que leur curé crie trop fort; ils sont sensibles au mot de "liberté".

19/8/1831 : "Auray : parti à quatre heures du matin, entre chien et loup, pour Locmariaker. Chemins très âpres et souvent périlleux. Théâtre sinistre de la guerre des chouans. Ce nom de hiboux caractérise admirablement ces hommes au nez pointu, à l'oeil oblique, cette guerre du crépuscule dans les bruyères et les taillis. Plantes très épineuses. Partout des domens sur les bruyères élevées, ou des pierres préparées pour l'être. La Bretagne semble repousser l'étranger, avec ces plantes et ces rocs hostiles.... ses îles du Morbihan aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'an. Ponts dangereux sur des marais. Brume et pluie battante... Carnac, maison de Georges Cadoudal et maison de son frère... au loin, dolmen naturel (maison du druide?). Vastes champs, où le granit perce partout la bruyère. Une foule de croix de granit, dont plusieurs à jours et artistiquement ouvragées. C'est le menhir chrétien, plus complet, rayonnant comme une étoile. Ces champs de pierre sont l'introduction naturelle de Carnac et font disparaître le miracle. Peut-être fêtes religieuses où l'on allumait des feux sur toutes les pierres. Ces pierres basses sont le point de départ de l'élan architectural dans l'Occident, comme en Egypte les grottes. Le second pas est le dolmen, grotte artificielle.

- 20/8/1831 : Auray-Nantes par Vannes : "Passé le matin par le Champ des Martyrs (prisonniers de Quiberon fusillés) , simple et beau dans un des plus beaux lieux du monde. Pèlerinage de sainte Anne ; portrait d'un paysan qui, en 1625, découvrit l'image de sainte Anne. Aux Jésuites.... dans le Morbihan, point de chansons, mais seulement des cantiques. Bon marché des vivres à Vannes, sauf le pain : deux poulets pour vingt sols.... De Vannes à la Roche-Bernard, toutes les auberges "à la Croix verte"; châtaigniers; ils doivent nourrir le peuple dans d'autres parties de la Bretagne.

                                               

 L'Histoire du Camp de CONLIE (24 octobre 1870 - 25 janvier 1871)

      Début décembre 1870, le maire de Rennes, M. BIDARD, alla trouver le préfet : "Les Prussiens marchent sur la Bretagne; nous avons à Conlie près du Mans 50.000 hommes qui ne demandent que des fusils; ces fusils arrivent à Brest, et au lieu de les leur donner, on les expédie ailleurs au Havre. Il est "donc certain, évident, que la délégation de Tours ne veut pas nous armer..."

     Le préfet répondit : "C'est vrai, mais aussi on a eu tort de faire une armée de bretonsQue voulez-vous, à Tours, ces messieurs craignent que ce soit une armée de chouans..." 

     Le 14 octobre 1870, M. de Kératry, ancien préfet de police, quitte Paris en ballon et propose à Tours au Ministre de la guerre et de l'intérieur Léon GAMBETTA de marcher sur Paris avec une "armée de Bretagne".Ce Léon GAMBETTA est né à Cahors en 1838. Son grand-père venant de Ligurie en Italie s'y était installé pour commercer. Après des études de Droit Léon GAMBETTA se fait naturaliser français à 21 ans puis devient avocat.Il se lance en politique comme républicain avec des idées assez radicales pour l'époque. Son programme de Belleville en 1869  parle de "séparation des églises et de l'état, l'élection des fonctionnaires, la suppression des armées permanentes, ..." A seulement 32 ans en 1870 il devient membre du gouvernement de la Défense nationale et prend une position de "guerre à outrance".

     Le 22 octobre 1870 un décret nomme cette armée "Forces de Bretagne" qui doivent se regrouper à Laval ou Le Mans sous les ordres du Général de division M. de Kératry. Léon GAMBETTA promit des "fusils à tir rapide", des canons à longue portée et des mitrailleuses perfectionnées. On mobilise dans les 5 départements bretons les hommes valides, les gardes mobiles, les anciens soldats de 25 à 35 ans, les volontaires et les corps francs avec pour consigne : "Que les vrais Bretons marchent en avant; que votre seul cri de ralliement soit : Dieu et Patrie!".

     Un ingénieur de Brest vient aplanir et fortifier un terrain situé à Conlie près du Mans, proche de la ligne de chemin de fer Brest/Paris. Le 6 novembre 1870 on comptait 6.000 hommes, le 15 il y en avait plus de 13.000 et le 23 plus de 25.000. Venus de Brest et Nantes 2.000 hommes avaient amené des fusils "Sniders". D'autres étaient équipés de médiocres fusils à percussion, de dix modèles ou calibres différents, en très mauvais état ou d'usage impossible. Ils avaient été donnés par les compagnies de pompiers - alors armées - ou les gardes nationales.Ainsi seulement 2.000 hommes sur 25.000 avaient un armement adéquat. Et beaucoup n'avaient pas d'armes.

     Le 28 octobre M. de Kératry télégraphie de Brest à Gambetta : "je n'ai pas de fusils; ici l'arsenal de guerre à 3.200 "chassepots" disponibles. Je vous conjure de me les donner..." Réponse le 31 : "Que demandez-vous? Mais n'exagérez pas vos demandes!" Le 3 novembre Gambetta "autorise seulement de livrer les fusils ou carabines à percussion et sous aucun prétexte les fusils ou cartouche "chassepot..." Et il n'y avait plus de fusils à percussion.M.de Kératry ne réussit alors à obtenir que 2.000 Remingtons de modèle espagnol et 500 revolvers. Cependant tout le monde savait qu'à Brest il restait encore plus de 15.000 armes à tir rapide. On attendait également 2 bateaux venant d'Amérique et d'Angleterre. L'un des bateaux fut dérouté au Havre malgré le beau temps à Brest. Un membre de la Commission d'armement fit savoir que les mobilisés bretons pouvaient se contenter de fusils à percussion et qu'ils n'avaient pas le droit à un armement perfectionné. Deux tiers des 25.000 hommes étaient non armés le 19 novembre et au 25 novembre il y avait à Conlie 35.000 hommes disposant de 9.181 fusils à "percussions antiques", tous mauvais, 5.000 carabines Spencers et 200 Remingtons... Gambetta déclare alors à M. de Kératry : "Je crois m'être acquitté de mes devoirs envers le pays et envers vos soldats...Je vous conjure d'oublier que vous êtes Breton..." On réussit à obtenir encore 3.600 fusils à percussion ayant besoin de réparations et 1.400 "chassepots" ne disposant que de 600 cartouches à se répartir!

     Gambetta vint au Camp de Conlie où il ne trouva "pas assez d'esprit républicain!" Une entrevue avec M. de Kératry qui ne voulait aller au combat pour exposer la plupart de ses soldats désarmés à une perte certaine s'acheva par :" Pourquoi cette froideur entre nous? Il y a de votre part trop de préventions politiques vis-à-vis de la Bretagne!" Le 26 novembre 1870 Gambetta transfera le commandement de l'Armée de Bretagne autonome aux ordres du Général Jaurès. Conlie était un camp de boue d'hiver(appelé en breton "KERFANK" la ville de boue), piétiné par 40.000 hommes portant des sabots. Ils n'arrivaient pas à trouver de souliers assez grands... Pendant ce temps-là dans les cales du bateau "Pereire" mystérieusement dérouté au Havre on comptait plus de 38.000 armes à tirs rapides laissées sans emploi... et non distribuées aux mobilisés bretons.

        A la démission de M. de Kératry le nouveau commandant passe en revue des soldats bretonnant : "D'ar ger, ma general, d'ar ger!" clament-ils, ce qui signifie :non pas à la guerre mais à la maison! Avec évidemment une mauvaise interprétation du commandant.....

     A partir du 18 décembre 1870 le camp fut progressivement évacué. Le 12 janvier 1871 le mauvais état des armes rendait impossible l'emploi des bataillons d'Ille-et-Vilaine, auxquels ordre fut donné de battre en retraite... L'armistice fut signé fin janvier.

     1914 - 1918 : " le sacrifice breton", avec environ 150.000 hommes pour la Bretagne, dont 49.000 pour l'Ille-et-Vilaine. La proportion très élevée des morts bretons en France tient au caractère très rural de la population, ce qui orientait les recrues vers l'infanterie, principale "chair à canon" de la guerre dans les 10ème corps de Rennes et 11ème de Nantes.

     "Le breton est excellent dans la guerre défensive, pseudo défensive, demi défensive. Je préfère une autre troupe dans l'attaque." expliquait Jean Joubert des Ouches, un général d'origine bretonne.

     "Le breton n'a pas peur. Ca tient à une certaine lourdeur de corps et d'esprit. Il ne voit pas vite", ajoutait-il. Il semble que la ténacité de nos compatriotes, bien connue du haut commandement, ait conduit celui-ci à utiliser des troupes bretonnes pour "tenir" là où d'autres régiments lâchaient prise. En outre, le "fatalisme breton", nourri bien souvent par son éducation religieuse, en faisait des troupes sures. Enfin, dans cette guerre de terrassiers, dans la boue et l'insalubrité des tranchées, les bretons , encore majoritairement ruraux et paysans, avaient une rusticité appréciée et exploitée par l'état-major. Cela suffit à expliquer l'hécatombe.

      Quant à cette "lourdeur d'esprit", le breton du XXIème siècle apprend désormais dans les deux meilleures Académies de France : à Nantes et  Rennes....et l'agriculteur breton est devenu un technicien de haute technicité.......